Carnet de bord d'un Penseur-Contempourien, Aventurier-du-Présent et Héros-du-Futur qui te donne des tas de trucs et d'astuces pour dans la vie!
Voici la suite du précédent chapitre (que vous pouvez lire ici). Je vais faire une pause dans la publication de cette série car je ne reçois pas suffiamment de retours (positifs ou négatifs) ce qui était mon objectif premier. A vos plumes donc, pour commenter les chapitres qui sont déjà publiés ! (et si vous voulez lire la suite...)
Anyou et Zeurg en avaient le vertige : plus ils en approchaient, plus les murailles de Bonta leur paraissaient prodigieusement hautes ! Eux qui avaient passé la majeure partie de leur vie sous terre et dans les bois n’avaient jamais ne serait-ce qu’imaginé des édifices pareils à ceux qui dépassaient de derrière les remparts.
« Woho ! s’exclama Zeurg, le voyage n’était pas de tout repos mais la destination est à la hauteur de vos attentes, fille de Cheffe ! »
Effectivement, le voyage avait été exténuant. Surtout pour ces petites jambes qui n’étaient pas habituées à aller beaucoup plus loin que le bosquet voisin. Heureusement, aux abords d’Astrub, sur la route qui longeait le village pour obliquer vers le couchant, ils avaient pu se joindre à un train de marchands et voyager par chariot jusque dans l’ouest des plaines de Cania. Anyou et Zeurg avaient fait leurs adieux un peu plus tôt, lorsque leurs compagnons de route eurent établi un campement et déballé leurs marchandises.
« Mais c’est gigantesque Zeurg ! Comment je vais faire pour retrouver mon prince au milieu de tous ces châteaux !? »
Anyou avait eu le temps de potasser son « roman » au cours du périple qui la rapprochait de Vanthar. Les quelques pages illustrées qui le composaient, cousues entre elles avec des brins de paille, méritaient à peine le titre de livre. La jeune fille avait chapardé cette vieillerie des années plus tôt, lors d’un raid secret dans la cour des Ingalsses. C’était un des seuls bagages qu’elle avait emporté, en plus du fouet, flambant neuf, que lui avait confectionné sa mère.
Dans le « roman » d’Anyou, il était question d’une princesse, titre qu’Anyou considérait porter, et d’un beau chevalier venu à sa rescousse, ce qui correspondait parfaitement à l’image qu’elle se faisait de Vanthar. Quoique l’histoire soit plutôt simpliste, Anyou ne s’était jamais expliquée pourquoi le chevalier s’en prenait au dragonnet de la princesse. Elle en avait conclu qu’il s’agissait sans doute d’une épreuve rituelle visant à tester la motivation du chevalier, et elle s’impatientait à l’idée de pouvoir invoquer son propre dragonnet, le lâcher sur Vanthar et voir de quoi il retournerait.
« Nous n’aurons qu’à demander aux gardes qui sont là-bas, à la porte. Ils nous renseigneront. »
Zeurg mettait un point d’honneur à avoir réponse à tout. Il était comme ça depuis que Madreselva en avait fait le précepteur d’Anyou. Mais bien qu’il n’en laissât rien paraître, Zeurg était tout aussi perdu que la jeune Osamodas : lui non plus n’avait jamais beaucoup voyagé. Anyou s’amusait de ce comportement même si elle avait eu plusieurs occasions de s’en plaindre, lorsqu’elle surprenait Zeurg à compléter son manque de connaissances avec de l’imagination par exemple, alors qu’elle même était désormais friande de tout savoir de l’histoire, réelle, du « Monde des Douze ».
« Halte-là ! On n’passe pas ! » s’écria l’une des deux sentinelles qui veillaient au trafic de la porte. « Pas de démons dans Bonta ! ».
Anyou et Zeurg échangèrent un regard interloqué.
« Qui est-ce que tu traites de démon face de pet ? »
Zeurg reconnut, dans son intervention, toute la spontanéité de sa jeune disciple.
« Humhum » toussota-t-il en écartant Anyou d’un bras et la hallebarde de la sentinelle de l’autre. Puis il se pinça la base de la truffe pour se donner des airs d’académicien et entreprit de jouer les diplomates. Il avait déjà fait le coup lors de leur rencontre avec les marchands.
- Pardonnez la franchise de ma jeune élève, la vérité sort de la bouche des enfants comme on dit ! Pas de panique, nous ne sommes pas des démons mais de simples voyageurs fourbus, avides de…
- Silence démon ! Les démons sont interdits à l’intérieur ET à l’extérieur des remparts !
Le garde avait rabaissé sa hallebarde, menaçant. Zeurg comprit qu’il avait affaire à quelqu’un d’obtus. A vrai dire c’était assez normal pour une sentinelle : celles d’Astrub étaient choisies sur ce seul critère. Heureusement, la seconde sentinelle arrivait à la rescousse.
- Mais arrête de crier comme ça, tu vois bien que la fille n’a pas d’ailes ! Qu’est-ce que je me tue à te répéter ? Les démons ont une queue pointue, des cornes, ET des ailes de chauve-souris ! Ca c’est une disciple d’Osamodas.
La première sentinelle semblait incrédule. Elle le fit savoir en adoptant une multitude de moues tout à la fois suspicieuses et sévères, un répertoire qu’elle avait acquis au cours de ses nombreuses années de service. Malgré cela, elle ne donnait pas l’impression d’avoir rencontré beaucoup de « démons » -l’autre nom des Brâkmariens- et semblait désireuse de sauter sur ce qui ressemblait à une première occasion.
- T’en es sûr ? C’est peut-être un démon qu’a planqué ses ailes, l’autre en a bien lui. Et pis cette queue tout d’même…
Anyou entortillait la sienne, passablement agacée d’être auscultée de la sorte.
- Mais bien sûr que oui que j’en suis sûr : j’ai un cousin qui est dévot d’Osamodas, il lui a poussé des cornes et une queue tout pareil !
La nouvelle fit comme un électrochoc au premier garde dont le casque se souleva de quelques centimètres pour lui retomber en travers de la tête. Il le remit maladroitement en place et, arborant une autre de ses grimaces, il s’enquit :
- Et des ailes de chauve-souris…?
- Qu’est-ce que tu insinues ? Son compagnon ne semblait pas apprécier qu’on lui posât cette question. Anyou et Zeurg ignoraient qu’une parenté douteuse avait tôt fait de vous mener un homme à la potence de Bonta.
- J’n’insinue rien du tout, j’dis juste qu’avoir un cousin à qui l’pousse des cornes c’est plutôt louche si tu veux mon avis. J’ai un vieil oncle disciple d’Enutrof et il lui est jamais rien poussé que la barbe!
- C’est parce que les Enutrofs n’ont pas de cornes, imbécile !
- Imbécile ? Moi ? Tel cousin, tel fils comme on dit, j’aurais du m’en douter ! Tu révèles ton vrai visage démon, vade retro !
La hallebarde de la première sentinelle changea brusquement de direction pour croiser celle de la seconde. Zeurg et Anyou restèrent perplexe en voyant les deux gardes s’entretuer devant eux. Le spectacle fut de maigre qualité, il dura jusqu’à ce que la première sentinelle roule à terre. Une armée de petits hommes jaillit alors des remparts pour effacer les traces du carnage, évacuer le corps et nettoyer l’armure du survivant qui fut aussitôt affublé d’un nouvel acolyte.
Cela fait, et avec son plus beau sourire, la sentinelle vainqueur invita Anyou à pénétrer dans Bonta, honneur qu’elle refusa à Zeurg en lui faisant remarquer qu’il était affublé d’une queue, de cornes ET d’une paire d’ailes de chauve-souris.
Zeurg voulut retenir Anyou, mais sans avoir une vraie alternative à lui proposer. Anyou, quant à elle, s’amusait de le faire bisquer: c’est en lui tirant la langue et en agitant la main en guise d’adieu qu’elle disparut de sa vue au-delà des remparts.