Carnet de bord d'un Penseur-Contempourien, Aventurier-du-Présent et Héros-du-Futur qui te donne des tas de trucs et d'astuces pour dans la vie!
La saga continue! Soutenez-la en laissant vos commentaires et en en parlant autour de vous! lire le premier chapitre ici
Ses ennemis le savent, Bonta est une forteresse. Quand le soleil baigne ses remparts, hauts et larges, ils brillent jusqu’aux portes d’Astrub. Alors les bardes l’appellent « l’Etoile des plaines ». Bonta devient une pépite qui attire les ambitieux du monde entier. Ce n’est qu’en touchant au but que l’aventurier découvre la supercherie : Bonta n’est pas d’or, elle est de pierre, et ses créneaux ont leurs pics et leurs pièges cachés… Zeurg, pour son plus grand ravissement, était tombé dans l’un d’entre eux.
Il s’agissait d’une chausse-trappe toute bête, une dalle factice qui donnait sur un trou bardé de lames. Zeurg s’était délecté de la douleur en sentant le fer mordre la chair de son postérieur. Il avait depuis déclenché d’autres pièges et, bondissant de créneaux en créneaux, s’amusait comme jamais.
Lorsqu’un garde s’inquiétait du bruit, Zeurg imitait le croassement des corbacs qui rodaient aux alentours de la ville. Les gardes s’y laissaient prendre, du moins pendant cette dernière semaine où Zeurg était revenu, toujours à la même heure, pour son rendez-vous officieux et nocturne avec Anyou. Hélas, la jeune fille n’était reparue qu’une seule fois : le lendemain de leur rencontre fortuite. Elle lui avait alors annoncé qu’elle était devenue « Cheffe de protection » ou quelque chose dans le genre... Zeurg ne l’avait pas cru mais il s’attendait à tout avec cette petite. Sans nouvelles fraiches, s’attendre à tout était d’ailleurs la meilleure chose qu’il ait à faire, car retourner seul chez Madreselva lui était inenvisageable.
Sa persévérance porta ses fruits en cette énième nuit de patience, lorsqu’il entendit un hululement monter de l’intérieur de la muraille, tellement mal imité qu’il en perdit ses moyens.
« Mais enfin fille de Cheffe ! Que voulez-vous que je réponde à ça ?! Appliquez vous bon sang ! » cria-t-il sans se soucier le moins du monde de qui pouvait l’entendre. Anyou répondit plus fort encore :
- Ca n’est pas le moment Zeurg ! Tu m’as parfaitement entendu alors descend de là, je dois te par…
- Chuuut ! coupa Zeurg dont l’esprit de contradiction l’incitait maintenant à murmurer, Vous perdez la raison fille de Cheffe ! C’est l’alerte que vous voulez donner ?!
Au même instant une voix proche et sévère lança, au hasard de la nuit :
« Qui vive ? QUI VIVE ?! »
Comme la voix s’impatientait, Zeurg émit d’étranges croassements. Silence. Puis une deuxième voix demanda à la première :
- Qu’est-ce que c’était ?
- Oh rien. Juste un corbac qui a la diarrhée. Il vient faire ici parce qu’il a honte de faire ça au nid, mais il a promis de tout nettoyer en repartant.
- Pff ! Tu parles ! Ca finit toujours sur le dos de ma dragodinde ce genre de trucs…
- Comment ça, tu n’as pas mis la tienne en enclos ?
- Si, j’avais oublié.
- Alors allons-nous en, il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Au pire, l’équipe de nettoyage repassera.
Des bruits de pas et leurs cliquetis métalliques s’éloignèrent. Zeurg fut aux pieds du rempart en un battement d’ailes. Si Anyou s’accommodait de l’obscurité, lui y voyait comme en plein jour. Quoiqu’il en soit, les deux comparses se regardèrent, sans que chacun sache vraiment par où commencer.
- Alors ? finit par interroger Zeurg.
- Haha ! s’exclama Anyou, triomphante, qui venait de reprendre le fil de ses idées. Tu ne devineras jamais !
- Hmm… Je dirais que vous avez quitté votre « poste de Cheffe », qui impliquait je ne sais quoi avec du caramel et de la vanille pour vous engager dans l’armée.
- Mais, balbutia Anyou, comment le sais-tu…?
- Parce que vous portez un uniforme et que vous sentez nettement moins les épices, bien que vous ne vous soyez certainement pas lavée depuis des jours.
Anyou considéra l’étrange cochon-volant, présentement gonflé d’importance, qui décidemment était plein de ressources. Mais il ne savait pas tout et Anyou lui raconta l’incident de la boulangerie et comment elle avait été secourue par le lieutenant Mazone, Maître Iop.
- Et après, le lieutenant m’a proposé d’entrer dans son école de formation, le « PPAF », spécialement pour les futurs soldats d’élite, et tu sais quoi ? Il n’y a que deux élèves, et je suis l’un des deux !
Anyou vérifia l’impact de cette nouvelle sur Zeurg : il se curait le nez. Le sourcil d’Anyou s’agita de soubresauts nerveux, mais elle contint sa colère, recula, puis prononça ces mots :
« Par Osamodas tout puissant, dont je scande le nom, j’invoque… Tofu ! Tofu ! Tofu ! »
Il y eut trois petites explosions, bientôt suivies de légers piaillements, et les trois tofus qui s’étaient matérialisés entre Zeurg et Anyou vinrent se percher sur les épaules de cette dernière.
- Alors ? Qu’est-ce que tu dis de ça EX-professeur ? C’est pas toi qui aurais pu m’apprendre tout ça ! fanfaronna la jeune fille.
Zeurg ne releva pas. Il était ravi de voir qu’Anyou invoquait des tofus de taille normale : Madreselva serait contente.
- Ohoh ! Fille de Cheffe ! Bravo, bravo ! C’est pas mal du tout.
- …et je sais faire plein d’autres trucs encore. Bon et, merci pour le tuyau, si je m’applique à la prière c’est vrai que ça facilite tout, concéda-t-elle en voyant que Zeurg n’était plus d’humeur querelleuse.
- De rien fille de Cheffe, de rien ! Et vous dites que vous suivez une formation militaire maintenant ? Combien de temps cela va-t-il durer ?
- Oh, je ne sais pas… Le lieutenant se plaint souvent qu’on nous en laisse peu en tous cas. On a déjà reçu des visites d’un de ses supérieurs -très encourageant d’ailleurs- qui souhaite qu’elle presse notre formation. Il veut que nous accomplissions une mission spéciale, je ne sais pas trop quoi… D’ailleurs tout ça concerne plus Pouille que moi vu qu’il a commencé les cours il y a deux ans déjà.
- Pouille ?
- C’est mon camarade de formation.
- Haha, vraiment ? Quel nom ridicule !
Anyou réagit mal à ce dernier commentaire, comme s’il la ciblait directement. Pouille lui avait fait un excellent accueil au « PPAF » et leur solidarité avait été rapidement renforcée par les défis journaliers que leur imposait le lieutenant… Il faut dire aussi qu’Anyou manquait rarement une occasion de rabrouer Zeurg :
- Non mais tu t’es vu ? « Zeurg » ?! Haha, c’est moi qui ris là ! Bon, je m’en vais. Je voulais juste te dire que ça ne sert à rien de rester dans les parages, j’ai trouvé meilleur Maître que toi et en plus, elle m’explique tout sur les démons et pourquoi il faut combattre les Brâkmariens, qui sont les serviteurs du mal… Franchement, tu corresponds pas mal à toutes ces descriptions alors ça m’étonnerait pas qu’un jour « on se retrouve pas du même côté de l’épée », si tu vois ce que je veux dire…
Anyou avait emprunté cette expression au lieutenant. Elle la lui avait entendue dire à deux soldats qui s’étaient un jour présentés dans leur petit établissement, suite à quoi ils étaient partis sans demander leur reste et Barbra était revenue, apaisée, pour annoncer à Pouille et elle-même que leur entraînement était prolongé de deux bonnes semaines.
La phrase n'eut pas le même effet sur Zeurg qui se contenta de regarder Anyou d'un œil atone.
- Comme vous voulez fillez de Cheffe. Je vous laisse donc. Mais je ne serai pas loin au cas où vous reviendriez à la raison.
Et Zeurg s’éleva tranquillement au-dessus des remparts, laissant Anyou à sa frustration de ne pas avoir réussi à le surprendre ni à l’irriter, ce qui l’amusait beaucoup, au fond.
Anyou, toute égoïste qu’elle était, ne s’était pas préoccupée du sort de Zeurg. Il faut dire qu’elle aurait eu tort de s’inquiéter : la plaine était aussi sauvage que le bois du Clan du Fouet d’Osamodas et Zeurg s’y sentait comme un poisson dans l’eau. Sa première initiative avait été de réduire en esclavage une meute de Kanigrous, de redoutables félins humanoïdes, qui l’avaient d’abord pris pour une proie facile. C’est vers eux qu’il s’en retournait à présent, car il avait faim, au point qu’il se jura de ne pas les molester s’ils lui avaient préparé le repas.
Bien qu’il soit tout à ses pensées, Zeurg aperçut deux silhouettes qui se faufilaient non loin. Il les avait déjà vues, presque tous les soirs en fait : elles croisaient généralement sa route aux abords de la muraille en prenant mille précautions ridicules pour ne pas se faire repérer. Zeurg s’était systématiquement amusé à leur faire peur en imitant le grondement caverneux d’un craqueuleur en ruth, ce qui est un vrai générateur de panique pour qui a fréquenté ces massives créatures rocheuses. Toutefois, il n’avait jamais réussi à s’approcher suffisamment du binôme pour distinguer les êtres qui le composaient. Mais ce soir il était en veine, peut-être était-ce sa chance ? Zeurg atterrit sur ses petons de velours, replia ses ailes et tortilla sa petite masse graisseuse et poilue à travers les hautes herbes.
Une troisième silhouette venait de rejoindre les deux premières. Zeurg redoubla d’excitation et, toujours sans un bruit, à la manière d’un chacha, il allongea le pas en se laissant guider par son flair. Il déboucherait bientôt aux pieds des inconnus, il jaillirait d’un buisson… Oh, ce serait drôle ! Il leur ficherait la peur de leur vie ! Mais quand il arriva là où devaient se tenir ses victimes, il ne trouva rien que leur absence. Plus un son, plus une âme, plus une odeur… Comme si tout avait été effacé, par magie. C’est alors qu’il s’aperçut que, battant des ailes, il s’éloignait des murailles de Bonta, exactement comme il l’avait fait plus tôt. Il continua sa route, cherchant à se rappeler quelque chose sans savoir vraiment quoi. Ce qui importait finalement, c’est qu’il crevait de faim… Ah ! Si ses kanigrous lui avaient préparé la popote, il irait jusqu’à les épargner de ses mauvaises farces !
« Tic. Tac. »